dimanche 8 juin 2014

Première rencontre

Andrée est apparu dans ma vie de trentenaire, lorsque je croyais encore que tout avait un nom bien poli. Que toute chose avait une place et un code d’accès pour y parvenir.
J’avais fait mes premiers pas dans l’éducation nationale, occupant le statut aujourd’hui disparu de « maître auxiliaire » et je promenais mes vacations au gré des besoins de l’institution. Croyant naïvement que les remplacements que l’on me proposait étaient en adéquation avec mes diplômes et mon cursus universitaire.
Notre rendez-vous était fixé, à sa demande, dans un troquet attenant à la mégapole hospitalière Saint Antoine, sur le boulevard du même nom.
Andrée est apparue comme un grand oiseau noir aux ailes déployées, noire des pieds à la tête, allumant clope sur clope (à cette époque il n’y avait pas de restriction sur le tabac dans les lieux publics), la voix rauque, toute à ce qu’elle venait de quitter. Je ne sais plus son premier regard sur moi, nous en avons parlé des années après, j’étais un peu larguée, apeurée (comme d’hab), impressionnée (toujours), avide de rencontrer celle dont je devais assurer la continuité haut la main.
Mais il y avait ce "pourquoi" je devais ma présence ce jour-là. Pour une enseignante qui n’était pas malade. Elle-même.
Son génial proviseur, monsieur D avait concocté une sauce pour contourner les arcanes rigides et inhumaines de l’administration afin qu’elle puisse assister son fils dans ses derniers jours de vie. Tout en étant payée via le statut « congé maladie ».
Voilà.
Andrée, engoncée dans des vêtements à la couleur de son désespoir résigné. Grande femme au regard aigu, aux idées claires, aux jugements nets ; qui ne pouvait plus s’en laisser compter, qui abordait tout comme si elle n’avait plus le temps pour parler avec des circonvolutions.
J’ai chopé ce jour-là ce que j’ai pu. N’osant pas demander de l’accompagner dans la chambre de son fils, où tant d’amour circulait. Étrangère muette dans mon empathie, maladroite et le sachant, pensant bien faire et le taisant, je suis repartie les cartons de dessins sous les bras, vers ce qui m’attendait.

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