vendredi 7 novembre 2014

Un autre jour



Il y a des soirs où tu ne sais plus comment tu t’appelles ni pourquoi tu t’accroches comme ça au rebord de ton plan de travail fariné, le corps secoué de larmes qui sortent à grands bruits, t’inquiétant de ne pas en faire trop fort de ce bruit qui jaillit de toi.
Des soirs où sans comprendre pourquoi ce soir-là et pas un autre tu ressens plus intensément l’amputation, car c’est le seul mot qui te vient à l’esprit, l’amputation dans ta vie de celle qui t’a aimée et accueillie dans sa vie à elle comme une mère, une seconde, la dernière.
Cette brèche ouverte et béante encore te revient à la gueule comme une gigantesque gifle et ton esprit n’arrive pas à canaliser son chagrin.
Ce qui fut n’est plus.
Ainsi en est-il.
Et pourtant tout en toi proteste, crie à l’erreur et à l’injustice.
Ne te reste que l’écrit.
Pour y coller tes larmes, renifler un bon coup, salir de ton eau chaude les touches de ton clavier et te prendre pour Scarlett O’Hara en te disant que demain ça ira mieux, que demain est un autre jour.
Un autre jour sans elle.

Cimetière d’un soir
la pierre froide se chauffe
de mes larmes bleues

mardi 2 septembre 2014

Haïku de rentrée

A la recherche d'une date d'anniversaire dans l'agenda des mois passés, je tombe sur un rendez-vous déjeuner avec Andrée.
Mon cœur et mes yeux explosent en un instant.
Toutes ces premières fois sans elle dans ma vie font mal.


Effacer un nom
dans l'annuaire et l'agenda
n'efface rien

dimanche 17 août 2014

Une autre

Un sale cafard qui ressurgit en lâche, s'appropriant n'importe quel prétexte.
J'ai proposé un déjeuner avec des amis chers à mon cœur, des amis dont je constate l'ancienneté toutes les fois (et elles ne sont pas régulières) où nous nous voyons.
Andrée et Michel H., dont j'ai déjà dressé le portrait sur un autre blog.
Andrée... mes pleurs reprennent de plus belle, et je ne sais jusque quand ?
Andrée avait croisé une fois Andrée H. lors d'un jury d'examen si je me rappelle bien (toutes deux enseignantes en Arts Appliqués et quasiment du même âge).  Néanmoins, lorsque je lui avais parlé d'une rencontre toutes les trois, elle avait comme d'habitude pris la tangente, botté en touche, dirais-je.
Andrée n'était pas forcément exclusive, mais presque. 
Comme si elle voulait conserver jalousement ses ami(e)s et que les attentions de celles(ceux)-ci ne se concentrent qu'exclusivement sur elle.
Je me rappelle que, lors d'une de mes visites la dernière année, alors que sa maladie s'aggravait, elle remarqua à mon poignet un bracelet qu'une amie m'avait offert pour mes 45 ans. 
Quoi ? me dit-elle, mutine (mais pas que) tu as d'autres amies que moi ? j'ai ri et répondu par je ne sais plus quelle plaisanterie.
Il y avait en Andrée un véritable aimant de besoin d'amitié et d'attention... qu'elle rendait généreusement d'ailleurs, mais pas moyen de partager ses ami(e)s. Dieu sait combien j'aurais voulu les rencontrer, les plus proches, les plus aimants, ceux dont elle n'arrêtait pas de parler et rencontrer son fils Francesco aussi.
Son fils que je connaissais par cœur (!) tant elle m'a narré la vie, les choix, les relations complexes filiales. Et puis sa famille...
J'en croisé quelques uns de ses connaissances/membres de la famille durant nos 16 ans d'amitié. Les revoir lors de la cérémonie m'a fait un choc, alternant le froid et le chaud.
Celle dont la présence m'a faite craquer (belle émotion positive) c'est l'aide-soignante d'origine africaine, toute belle dans son tailleur, que j'ai fini par reconnaître hors du contexte infirmier. Celle qui avait été là jusqu'au bout, avec patience et humour. 
Là, simplement, elle était là, à l'église.

Francesco avait assuré, il lui avait envoyé un faire-part. 
J'ai trouvé ce geste chevaleresque. 
Tout à fait lui.

 

dimanche 10 août 2014

Un ailleurs : Rouen

Le grand air qui résonne à mes oreilles fait voler les jupes des arbres.
Aujourd'hui, un jour dans l'univers, qui se fera aussi vite oublier qu'il n'a mis de temps à naître, aujourd'hui est jour de grand vent et de grands déluges.
Bizarrement cette colère céleste me fait du bien, m'inspire même.
Le ciel se déploie devant moi, tous les quarts d'heure changeant. Ce qu'il y a de bien dans la maison de ma sœur c'est sa situation géographique. Qui la fait dominer Rouen, sa cathédrale, ses clochers en veux-tu en voilà et ce ciel à perte de vue.
Lorsque je puis être seule comme ces deux prochaines semaines, j'installe mes pénates dans la grande salle à vivre, profitant du point de vue et de la lumière, généreuse et blanche comme une bombe nucléaire.
Le chien erre de ci delà, désolé de n'entendre aucune voix. 
Je suis taiseuse seule.
La radio et son jazz me tiennent lieu d'interlocuteurs, c'est tout.

Ici je me repose de tout.

Je déteste aller en ville, promener mon corps alourdi qui toujours me précède. Faire comme si tout allait bien, comme si tout était normal. Constater que je ne partage aucune conversation adulte avec personne d'intime me fait retomber chaque été dans une spirale infernale de détestation de moi-même. Apprivoiser cette solitude est une gageure dont je n'arrive pas forcément à relever le défi.

Andrée m'a dit (ce fut durant notre dernière entrevue, que je ne savais pas dernière), que j'étais comme un enfant. Que j'avais des attentes de l'autre, de l'être aimé, exactement comme un enfant. 
Entier. 
Je ne sais pas encore expliquer ce qu'elle a voulu me dire. Mis à part que cette remarque m'a ébranlée, me laissant entrevoir quelque secret de cette vie elliptique qui tourne à vide, sans perspective ni définition. 

Je t'aime tant, Andrée.





mercredi 6 août 2014

Spectacle


Maf vient de m’appeler, elle décommande notre déjeuner demain midi, la sciatique qui la paralyse depuis 2 jours est à son point culminant, un rdv avec son ostéopathe et des anti-inflammatoire entreront peut-être en scène demain ? Elle ne sait pas dans quel état elle sera et ne veut pas que je la vois souffrir. Aucune position ne la soulage.
Sa simple délicatesse, sa pudeur et son extrême sensibilité sont tout à son honneur.
Si elle savait combien je la crois.
Elle ne veut pas se montrer ainsi et offrir un spectacle qui pourrait embarrasser. Je lui réponds que je comprends, prétextant que si nous continuons à parler je vais pleurer.
Malin, ça.
L’image de quelqu’un en train de souffrir, là, devant moi, sans aucun des artifices que l’on évente direct lorsque cette scène est jouée au cinéma, je l’ai vu souvent. Toutes les fois où je suis allée voir Andrée dans les divers lieux où elle fut hospitalisée.
La voir se crisper brutalement, son visage se tordre en une grimace soudaine, un gémissement sourd et mon incapacité à l’en soulager.
La voir tous les mois perdre peu à peu son autonomie, sa pronation puis son équilibre.

Remonter les années en arrière, lorsqu’elle et moi arrivions à nous voir régulièrement, lorsque mon mariage cachait encore sa mascarade, lorsque je pensais peut-être ne plus rien penser, surtout, être juste là où il fallait.
Me voir effrayée au téléphone de n’avoir personne qui répond quand elle devrait être chez elle. Puis entendre son petit-fils m’expliquer que sa grand-mère est à l’hôpital. Comprendre que j’ai raté un train. Que décidément je ne suis pas une amie fidèle. Me regarder comme une merde. Me demander quelle est la raison à tout ça. 
N’avoir aucune réponse.
Te voir souffrir Maf ? Je me sens tellement out que je serais bien capable de pleurer devant toi, t’offrant exactement ce que tu redoutes. Je suis un vrai cliché à moi toute seule.
Incapable de cacher quoique ce soit et se laissant aller sans pudeur.
Pas sortable. 
A la fois hypersensible et en colère contre moi-même.

lundi 14 juillet 2014

Fleurs de soie


Dans mes boîtes à tout j'ai retrouvé ces roses en soie, délicatement vieillottes, datant de la jeunesse de ma mère. Elles m'ont rappelée cet amour que tu avais pour les ensembles de fleurs surannées, immobiles et inchangées à travers le temps, fixées dans une constance de beauté. Leurs teintes reproduisant parfois jusqu'au moindre détail celles de vraies fleurs.
Et c'est vrai que le bouquet, pas assez fourni à ton goût, qui trônait sur la tablette de ton radiateur, avait fier allure.
Un jour, passant dans le quartier du palais du Luxembourg, tu m'entraînas dans la boutique qui t'avait proposé ces fleurs, un long soupir s’exhala de ta poitrine, les fleurs présentées dans la vitrine n'étaient plus les mêmes. Leurs couleurs tape à l’œil rebutaient la délicatesse sise en toi.
Nous repartîmes les mains vides.
Les fleurs en soie restèrent longtemps dans ma mémoire, inaccessibles de par le prix. La beauté a un coût, c'est ainsi. Je me rattrapais avec notre amour commun pour les céramiques.

vendredi 11 juillet 2014

Couleur jaune


Un jour tu m’as confié ta préférence pour les roses jaunes, je ne sais plus d’où remontait cette passion, ni même si Walter y avait cédé durant toutes vos années de mariage ? Ce qui m’importait dans notre présent d’alors, c’est ce qui t’unissait à Francesco, ton fils aîné dont tu me parlais tant.
Ton amour des roses jaunes est venu s’immiscer dans une conversation un jour où nous nous promenions dans ton jardin de banlieue, ton jardin si propret et si aimé de toi. Tu constatais avec amertume la tromperie du vendeur qui avait dû te jurer sur ses grands dieux que le rosier qu’il te proposait était jaune pur, alors qu’une fois écloses les roses jaunes se teintaient obstinément de rouge, magenta ou vermillon, je ne sais plus, mais d’un rouge net et sans possible dénégation de couleur.
A moi elles me plaisaient bien, tes roses, mais en t’écoutant je compris confusément que cette couleur jaune pur était vraiment à ton goût, te faisant considérer avec tristesse et déception les roses bâtardes qui poussaient là, devant nos yeux.
Il est vrai qu’à ce moment-là, je t’ai jugée capricieuse comme une douairière et t’ai proposé dans l'immédiat de déterrer l’indigne rosier. Tu t’es récriée en arguant le prix qu’il avait coûté et puis à quoi bon, il était là désormais. 
Je t’ai jugé encore plus durement, trouvant là une preuve supplémentaire au caprice supposé.
Sans même établir de parallèle avec mon propre goût pour les tulipes. 
Jaunes. 
Simples et jaunes.

Ces roses jaunes, tes roses, chère Andrée, qui me parlent de toi à chaque fois qu’elles croisent mon chemin, caressant du velours de leur robe l'air alentour, clignant des pétales pour mieux faire leur coquette, établissant leur suprématie sans mot dire, comme des princesses, de vraies princesses.
Comme toi, Andrée.